Le jour où j’ai juré fidélité à un maillot trop blanc

J’avais neuf ans et déjà zéro objectivité

Quand j’étais petit, j’étais petit, c’est déjà une première vérité qui pourrait faire pleurer les philosophes. Enfin… petit, pas tant que ça : j’étais une sorte de girafe miniature, un enfant trop long pour son propre ciel, mais passons, la hauteur n’a jamais sauvé personne de la vie.

Je ne sais plus pourquoi je me suis retrouvé seul devant la télévision ce jour-là. Elle trônait au milieu du salon comme un animal lumineux un peu malade, respirant par saccades de pixels. Sans doute que la maison était pleine d’adultes occupés à être très sérieux, à rire trop fort, à parler de choses importantes comme le prix du beurre ou la météo du lendemain. Mes parents faisaient leurs numéros d’hôtes parfaits, et moi, je dérivais dans ce salon comme un astronaute perdu sans casque.

À la télé, du football. Un terrain vert qui semblait promettre des miracles. Moi, j’aimais le foot à la folie douce, pas celle qui soigne, celle qui rend un peu fou. Je le jouais dans la rue, entre deux voitures, avec des copains qui criaient comme des mouettes hystériques. En 98, j’étais persuadé d’être français grâce aux paquets de Kellogg’s — un patriotisme en carton doré — et surtout grâce à Zidane, ce magicien qui faisait croire que le monde pouvait être élégant.

Puis arrive l’an 2000. Neuf ans au compteur, et moi planté devant l’écran. Et là, je vois ce match : Real Madrid contre Galatasaray.
D’un côté, le jaune et rouge turc qui flambait comme un coucher de soleil un peu nerveux, mené par Hagi, ce violoniste du ballon. De l’autre, ce maillot blanc… oh ce maillot blanc ! On aurait dit une promesse propre, une feuille de neige qui avançait avec arrogance et grâce.

Raúl surgissait là-dedans comme un enfant sage qui aurait appris à faire des coups d’éclat. Et quand le Real a pourtant perdu la Supercoupe d’Europe, quelque chose s’est mis à battre très fort dans ma petite poitrine : ce club était devenu le mien, comme on adopte un animal un peu fou qui ne vous quittera plus jamais.

Si j’étais tombé sur un autre match ? Peut-être que j’aurais été quelqu’un d’autre. Mais supporter Barcelone ? Autant me demander de parler aux pigeons en dansant la polka : une trahison intime.

Pourtant, soyons honnêtes, le Real Madrid ne sent pas la rue qui pue la liberté. C’est un club de marbre, de lustres, de tapis trop propres. Logiquement, j’aurais dû aimer un club qui transpire, qui jure, qui sent la poussière et le béton chaud. Mais l’amour n’est jamais logique : il vous attrape par le col et vous murmure des bêtises dans l’oreille.

On me dit souvent :
« Facile d’aimer une équipe qui gagne tout le temps. »

Alors moi je réponds avec mon plus beau sourire :
Pardon ? Si la grandeur existe, pourquoi faudrait-il l’aimer en cachette ?

J’étais là quand le Real se prenait des gifles monumentales, quand Barcelone nous écrasait comme des moustiques trop confiants. Je n’ai jamais changé de club. Jamais. Je suis resté fidèle comme un chien un peu idiot mais tellement sincère. On m’a dit un jour que j’étais un taureau : têtu, loyal, obstiné — et cette fille qui me l’a dit m’a ennuyé au bout de deux semaines, mais ça, c’est une autre histoire.

J’ai vécu des soirées magiques grâce à ce club. Des remontadas qui donnaient l’impression que le monde pouvait être retourné comme une crêpe.
2014 : le coup de tête de Ramos à la dernière minute… mes cousins et moi, on a fait trembler l’appartement comme si un orchestre de dingues s’était installé chez nous.

Quand le Real joue un match important, n’essayez même pas de me proposer autre chose. Même la plus belle nuit d’amour pourrait attendre sagement. Sauf une fois : en 2020, pour une fille dont j’étais follement amoureux. Le Real est devenu champion ce soir-là… et moi j’étais ailleurs, preuve que le cœur peut parfois battre plus fort qu’un stade entier.

Le Real Madrid ne joue pas toujours le plus beau football — mais il joue avec une âme qui brûle. Comme l’a dit Thierry Henry :
« Ce n’est pas de la chance, c’est le Real Madrid. »

Et ce consultant de RMC avait raison comme un prophète un peu grincheux :
« On n’échappe pas aux impôts, à la mort… ni au Real Madrid. »

Oui, j’exagère, je théâtralise, je cabotine comme un clown amoureux du ballon. Mais être supporter, c’est ça : croire aux miracles même quand ils n’existent pas.

Hala Madrid !

La plume perchée de Sébastian Blysk

Par Sebastian Blysk

Ecrivain, et travailleur social (ou inversement)

Auteur d’Une Petit longue déclaration, recueil publié le 9 mars 2022
aux éditions Frison-Roche Belles-lettres.

“Les Fragments d’un chagrin” est sorti le 29 janvier 2025 aux éditions Lys Bleu

Je suis dans la rédaction d’un roman.