Comment ne pas devenir centriste avant le dessert.

Pourquoi le centre est un fauteuil, pas une position. Ou "Essai" de radicalité entre le café et le limoncello. La bise.

Bonjour à vous, mes chères lectrices et mes chers lecteurs.
Je vous souhaite une année 2026 magnifique, excessive, indisciplinée, et surtout un foutoir généreux. Une année qui ne demande pas l’autorisation. Une année qui déborde, qui bouscule les meubles, qui rit trop fort dans les salons où l’on chuchote la résignation.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler politique. Oui. Politique. Le mot qui fait lever les yeux au ciel, qui provoque des allergies, des « tous pourris » et des bâillements militants. Tant mieux. La politique, c’est comme la météo ou la digestion: on peut faire semblant de l’ignorer, mais elle finit toujours par s’inviter.

Il y aura de la gauche, de la Belgique, de la famille, du sucre, de l’alcool et de la mauvaise foi raffinée. Amis francophones d’ailleurs, restez. Ce ne sera pas qu’un folklore local. Et si ça l’est, voyez ça comme une étude de mœurs, version tragico-burlesque.

Pour la nouvelle année, je suis allé voir la famille. Souhaiter ses vœux à des oncles et tantes, c’est une campagne électorale à l’échelle du salon. On se met en posture, on polit ses phrases, on affiche un sourire qui promet vaguement d’être heureux plus tard. On serre des mains flasques, on évite les sujets qui fâchent, on ment comme on respire. La démocratie commence souvent par une hypocrisie bienveillante.

Mais là, coup de chance, j’étais chez des gens que j’aime vraiment. Ma marraine. Mon oncle. Des gens avec de la chair, des rides, des souvenirs. Pas juste des opinions recyclées. Ça aide à supporter la fatigue, la gueule de bois, et cette impression persistante que le monde est dirigé par des gens qui confondent prudence et lâcheté.

Un cousin était là. Sympathique et engagé. Dans la politique. Celle avec des réunions tardives, des badges autour du cou et des phrases bien alignées qui ne disent surtout rien de dangereux. Forcément, la discussion a dérapé. Chez nous, la politique, c’est un sport familial. On y joue depuis toujours. On vote socialiste par héritage, par réflexe, par superstition parfois. Sans trop savoir ce que ça veut encore dire. Mais passons, je n’étais pas venu faire un audit idéologique, et puis, ce serait trop cruel.

Mon cousin me dit qu’il veut combattre le système. J’aime bien cette phrase. Elle claque. Elle donne l’impression qu’on va renverser des tables. Je lui dis donc, très calmement, que le système est politique. Il me répond que non. Le système, selon lui, c’est le néolibéralisme. Comme si c’était une divinité autonome, tombée du ciel un jour de Bourse, sans responsables ni choix humains.

À ce moment-là, j’ai compris. On n’allait pas parler du système. On allait danser autour. Et comme par magie, on glisse ailleurs. La gauche. Il faut être centre gauche aujourd’hui. Parce que la société tend vers le centre. Traduction simultanée: il ne faut surtout pas déranger les gens installés. Le centre, ce spa idéologique où l’on soigne les mauvaises consciences à coups de compromis tièdes.

Si vous avez l’impression qu’on a changé de sujet en douce, vous avez raison. C’est une vieille technique. Quand on n’a plus d’arguments, on change de terrain. Schopenhauer appelait ça l’art d’avoir toujours raison. Je doute que mon cousin l’ait lu, mais l’instinct y était. Comme quoi, la mauvaise foi se transmet sans bibliothèque. Mais soit. J’étais là pour souhaiter la bonne année, manger du gâteau, boire du café, du limoncello, et éviter une guerre civile dans un salon trop bien rangé. J’ai donc répondu. Sur la gauche.

Je suis de gauche malgré moi et malgré elle. Malgré moi parce que je sais d’où je viens. Milieu modeste. Populaire. Logements sociaux. Les fins de mois qui grincent. Ça ne s’efface pas avec un discours lisse ou un programme en papier glacé. Et malgré elle parce que la gauche, institutionnelle, m’épuise. Elle parle bien, mais elle a peur. Elle pense juste, mais elle hésite. Elle veut plaire à tout le monde et finit par ne plus déranger personne.

Je ne crois pas au centre gauche. Le centre est un fauteuil confortable pour idées mortes. Oui, la société se droitise. Ou se centre, c’est la même chose. C’est une manière élégante de dire qu’on abdique sans bruit. Regardez autour. Les inégalités explosent, la planète brûle, la langue se vide, la culture se marchandise, les savoirs deviennent suspects, l’intelligence est vue comme une prétention. Même en ajoutant l’immigration et la sécurité, le constat reste le même: la maison brûle et on organise un débat sur la couleur des extincteurs.

Alors non, il ne faut pas être modéré. Il faut être radical. Radical parce que le réel est brutal. Radical parce que la douceur molle est un luxe de privilégiés. Radical non pas comme un forcené, mais comme quelqu’un qui regarde le monde en face et refuse de s’excuser de penser.

Combattre le système, vraiment, ça suppose de ne pas lui tenir la main. Le centre a toujours servi la droite. Par confort. Par peur. Par amour de la tranquillité. Être radical, ce n’est pas être fou. C’est refuser la médiocratie, ce régime où l’on gère tout sauf l’essentiel.

Moi, je suis radical. Et je n’en fais pas un drapeau, j’en fais une exigence. Le radical, c’est l’idéal. Chasser la misère. Éclairer la nuit. Haïr la haine. Rien de violent là-dedans. Juste une ambition qui ne demande pas pardon.

Il faut être de gauche vraiment ou de droite vraiment. Mais arrêter de se cacher dans cet entre-deux tiède qui sent la peur d’exister. Le monde politique manque d’âme. De souffle. De colère intelligente. Aujourd’hui, on communique, on temporise, on arrondit. Pendant ce temps, le navire prend l’eau et les capitaines tweetent.

J’ai toujours voté à gauche. Pour différents partis. On m’a reproché d’être instable. J’appelle ça être fidèle à mes convictions plutôt qu’à une marque. Je ne suis pas un homme de parti. Je suis un homme qui doute, qui pense, qui refuse de s’aligner par confort.

Je ne ferai jamais carrière en politique. J’en ai eu l’occasion. J’ai décliné. On peut faire de la politique ailleurs. Dans la vie. Dans les refus. Dans les mots. Dans les silences aussi. Souvent plus efficacement.

Bref, rassurez-vous. J’ai passé un excellent moment. Le gâteau était très bon. Le limoncello aussi. Et revoir ma marraine et mon oncle m’a rappelé une chose simple et essentielle: on peut être radical, aimer les gens, rire, et savourer un dessert.

La révolution n’interdit ni le sucre, ni l’ironie.

Extrait d’une lettre de Victor Hugo et Alphonse Lamartine (oui, celui qui a écrit “un seul être vous manque et tout est dépeuplé” :

Si le radical, c’est l’idéal, oui, je suis radical. Oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j’appelle le mieux ; le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n’est pas l’ennemi du bien, car cela reviendrait à dire : le mieux est l’ami du mal. Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui admet l’enfer, oui une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c’est vers la société d’en haut, vers l’humanité d’en haut, et vers la religion d’en haut que je tends ; société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre. Oui je combats le prêtre qui vend le mensonge et le juge qui rend l’injustice. Universaliser la propriété, ce qui est le contraire de l’abolir, en supprimant le parasitisme, c’est à dire arrêter à ce but : tout homme propriétaire et aucun homme maître, voilà pour moi la véritable économie sociale et politique. J’abrège et je me résume. Oui, autant qu’il est permis à l’homme de vouloir je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l’esclavage, je chasse la misère, j’enseigne l’ignorance, je traite la maladie, j’éclaire la nuit, je hais la  haine.”

La plume perchée de Sébastian Blysk

Par Sebastian Blysk

Ecrivain, et travailleur social (ou inversement)

Auteur d’Une Petit longue déclaration, recueil publié le 9 mars 2022
aux éditions Frison-Roche Belles-lettres.

“Les Fragments d’un chagrin” est sorti le 29 janvier 2025 aux éditions Lys Bleu

Je suis dans la rédaction d’un roman.