Autoportrait d’un romantique en grève.

Contribution inutile à la science du désamour.

Un jour, dans une discussion parfaitement anodine avec une amie parisienne, elle m’annonce, comme on annoncerait une invasion extraterrestre avec élégance:
« Depuis que je n’ai plus vraiment de mecs dans ma vie, j’ai signé un contrat dans une maison d’édition, j’ai un appartement sublime et un boulot qui me correspond enfin. »
Je lui ai répondu que moi, depuis que je n’ai plus vraiment de meufs dans la mienne, j’ai terminé un roman. Oui, terminé. Pas “presque”, pas “en cours”, pas “dans ma tête”. Terminé. Un roman avec des phrases qui marchent droites et d’autres qui boitent mais avancent quand même. Un roman qui, si les dieux de l’édition sont sobres ce jour-là, pourrait sortir. Que j’ai commencé un travail sur moi-même, ce qui est une manière élégante de dire que je me parle tout seul mais avec bienveillance. J’ai entamé un nouveau roman et j’en suis déjà à la moitié, ce qui chez moi relève du prodige surnaturel. Et je prépare un déménagement vers ma ville de cœur, un retour aux sources, une remontée de fleuve à contre-courant avec une machine à écrire dans le sac à dos.

Nous avons conclu, très sérieusement, comme deux philosophes en peignoir:
L’amour, c’est pour plus tard.

Après ma dernière histoire, courte bien sûr, chez moi l’amour est un format court, une nouvelle, parfois une note de bas de page, je suis sorti de chez cette fille après lui avoir fait l’amour toute la nuit, pour ensuite disparaître sans laisser d’adresse, ni trace ADN, ni poésie d’adieu. Et là, sur le trottoir, j’ai compris que je ne pouvais plus continuer cette fuite permanente, ce sport extrême consistant à s’attacher puis à détaler. J’ai décidé de penser à moi. Un truc révolutionnaire.

Mes collègues ont été dévastés. Ils attendaient mes déboires sentimentaux comme on attend un feuilleton du soir. Quand je leur ai annoncé que je faisais une pause, ils ont ri, ces animaux, disant que je disais toujours ça. Je suis devenu une sorte d’abstinent. Pas d’alcool. Pas de drogue. Non. Abstinent du “tomber amoureux”. Et bordel, ça fait un bien fou. Je me sens plus léger. Plus lucide. Plus vivant. Et qu’on se rassure, j’aime toujours les femmes, je ne suis pas devenu un panneau de signalisation.

J’imagine déjà ma mère, affolée comme une alarme défectueuse, dire à mon père:
« Tu vois, on n’aura jamais de petits-enfants. Avant il s’amusait, maintenant il fait le moine ! »
Mon père, lui, haussera les épaules devant une série policière où tout le monde meurt sauf le chien.

Je profite donc de ce texte pour lancer un appel officiel, administratif presque, à mes anciennes conquêtes, elles ne sont pas mille, qu’elles se manifestent si je suis le père d’un de leurs enfants. Je précise que je ne suis pas riche, que je ne le serai probablement jamais, donc inutile de réclamer une pension, mais vous rendrez une maman polonaise très heureuse, et ça, croyez-moi, c’est une responsabilité morale.

Évidemment, je replongerai un jour dans les tourments de l’amour. Je ne suis pas mort, j’ai encore un cœur qui bat, je l’ai entendu cogner contre mes côtes comme un locataire en colère. Mais pour l’instant, j’aime cette idée de penser à moi, écrire comme un damné joyeux, apprendre à cuisiner autre chose que des plats tristes, boire moins, quitter cet appartement qui me juge, en trouver un autre qui me tolérera.

Surtout, j’en ai marre de chercher. J’ai envie qu’on me trouve. Qu’une meuf me repère comme un objet légèrement défectueux mais attachant et se dise: oui, celui-là, il est bancal mais sincère, on va faire un effort ensemble. J’ai accepté que je ne serai jamais un grand sportif, alors j’ai arrêté de courir après les femmes. Je peux encore trottiner derrière leurs petits culs, faut pas exagérer, mais courir, non. Et puis ma mère a dit que je devais perdre du poids, donc je reste mobile par respect filial.

À un moment, on fait un burn-out amoureux. On réalise qu’on a souvent été con, qu’on a perdu du temps. Avec le recul, mon livre “Les fragments d’un chagrin” aurait dû s’appeler “Jolie Fleur”, avec comme sous-titre:
“Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur, qui fait la belle et qui vous attache, puis vous mène par le bout du cœur.” (c’est une chanson de Brassens).

Alors voilà. On arrête les frais.

En vérité, je n’arrête pas l’amour.
J’arrête juste l’amour toxique.
Ma mère est rassurée.
Moi aussi.
Et le reste du monde peut bien attendre.

La plume perchée de Sébastian Blysk

Par Sebastian Blysk

Ecrivain, et travailleur social (ou inversement)

Auteur d’Une Petit longue déclaration, recueil publié le 9 mars 2022
aux éditions Frison-Roche Belles-lettres.

“Les Fragments d’un chagrin” est sorti le 29 janvier 2025 aux éditions Lys Bleu

Je suis dans la rédaction d’un roman.