Les braves gens trop occupés à survivre
Il y a quelques jours, j’étais en terrasse avec un vieux frère. Un ami solide. Un type avec qui on peut boire un verre sans avoir besoin de trop parler. Le soleil cognait gentiment sur les tables, les gens riaient, les verres tintaient. La petite comédie humaine. La vie, quoi. Un instant d’amitié. Un de ces moments fragiles qui tiennent debout grâce à trois choses : l’alcool, la fatigue du monde et le plaisir de ne pas être seul.
On a parlé politique. Forcément. À un moment, il me sort, presque tranquillement, que les gens ont bien cinq minutes pour s’informer. Cinq minutes. Pas la mer à boire. Que s’ils prenaient ce temps, on éviterait peut-être cette médiocrité ambiante.
Je l’ai regardé par-dessus mon verre. Et je lui ai dit qu’il parlait un peu en privilégié. Il l’a mal pris. Pas violemment. Plutôt avec cette ironie un peu piquée des types qui ne comprennent pas tout de suite d’où vient le coup. Après ça, pendant la soirée, il s’est amusé à me lancer : « Pardon, excuse-moi, je suis un privilégié. »
Il croyait que je plaisantais. Mais pas vraiment. On parlait de l’indifférence des gens. Cette grande fatigue civique. Ce silence massif devant ce qui se passe dans le monde. La politique, les guerres, les injustices. Tout ça qui flotte dans l’air comme une odeur de brûlé. Et oui, parfois ça m’exaspère aussi. Je pense souvent à Gramsci. Je n’aime pas les indifférents.
Mais je sais aussi d’où je viens. Pas d’un salon. Pas d’une bibliothèque chauffée au débat public. Je viens d’un quartier populaire. Un endroit où la politique n’est pas une conversation, c’est un bruit de fond derrière la machine à laver et les factures. Alors je connais les freins. Les vrais. Ceux qui serrent la gorge. Mon ami n’est pas un privilégié au sens caricatural du terme. Pas un héritier qui regarde la planète brûler depuis un balcon. Non. Il vient de la classe moyenne. Parents travailleurs. Comme les miens. Mais propriétaires. Et ça… ça change beaucoup de choses. Ce n’est qu’un détail, diront certains. Mais les détails font les mondes.
Ce que je trouvais bourgeois dans son discours, ce n’était pas son origine. C’était l’angle mort. Le petit trou noir dans la réflexion. Parce que ce discours oublie les gens qui se lèvent à cinq heures du matin pour des boulots qui bouffent le corps. Ceux qui rentrent cassés, vidés, avec les épaules lourdes de gestes répétés mille fois. Il oublie les mères seules, les pères seuls, les gens qui tiennent toute une maison à bout de bras, avec deux mains et pas assez d’argent. Il oublie ceux qui vivent avec la peur du 10 du mois. Pas la fin du mois. Non. Le moment où il reste encore deux grosses semaines et déjà plus rien. Il oublie les précaires sociaux. Ceux qui ne voient presque plus personne. Qui vivent dans des appartements silencieux, avec un téléphone qui ne sonne plus. Je crois même qu’il est indécent de leur reprocher leur indifférence.
Même si je sais très bien que certains s’en foutent, oui. Bien sûr. L’indifférence existe. Elle a toujours existé. Mais il y a aussi autre chose. Une société qui fabrique de la solitude en série. Une société qui a tout organisé pour qu’on n’ait plus besoin des autres. On commande ses vêtements. On commande sa nourriture. On commande même parfois un peu de compagnie. Tout arrive à domicile. Les gens ne se voient plus. Ils vivent côte à côte, séparés par des écrans lumineux.
Le Covid a appuyé encore plus fort sur l’accélérateur. Isolement. Argent roi. Individualisme devenu réflexe de survie. Tout n’est pas la faute de la société. Bien sûr que non. Mais comment reprocher aux gens de ne pas trouver cinq minutes pour s’informer quand tout, absolument tout, autour d’eux, travaille à les fatiguer, à les distraire, à les abrutir doucement ?
Ce n’est pas en traitant les gens d’abrutis qu’on les réveille. Ce n’est pas en les humiliant qu’on les politise. Mon ami, qui se pense sincèrement de gauche, sans doute sans s’en rendre compte, parlait avec ce petit ton de supériorité morale. Ce ton qui juge. Qui explique aux autres ce qu’ils devraient être.
Et ce ton-là… c’est un poison. Parce que cette gauche moralisatrice a déserté le peuple depuis longtemps. Et dans le vide qu’elle a laissé, la droite réactionnaire est venue s’installer. Tranquillement. Avec ses réponses simples, brutales, parfois absurdes, mais au moins elle parle aux gens. Moi je crois toujours à la radicalité. Mais je crois aussi à autre chose. À la compréhension. À l’empathie. Au dialogue.
J’essaie, autant que je peux, de ne pas parler depuis un balcon imaginaire. J’essaie de ne pas avoir, moi aussi, ce fameux discours de privilégié. Parce que la morale est facile quand on n’a pas les mains pleines de cambouis. Et que la politique, la vraie, commence peut-être là : dans la fatigue des gens. Dans leur silence. Dans leur dignité cabossée.