Comment j’ai résisté sans me lever
J’étais sorti vendredi. Déjà là, ça suffisait largement. J’avais donc décidé que le samedi serait sacré. Un samedi de retraite intérieure. Écrire, lire, peut-être regarder un film, éventuellement jeter un œil distrait à quelques profils Tinder, mais sans intention belliqueuse, sans projet impérialiste. Juste regarder, comme on regarde la météo. Je me suis dit à moi-même qu’on me laisse tranquille. Je me suis répondu aussitôt : « parfaitement d’accord ». Nous étions unanimes.
Dans la journée, un pote m’écrit pour proposer une sortie. J’ai répondu non immédiatement. Réponse claire, nette, presque administrative. Il insiste. Il me dit qu’il y aura des filles sublimes. Je sens une petite secousse intérieure, rien de grave, un léger tremblement de la volonté. Il ajoute qu’il y aura de très bonnes bières. Là, j’ai buggué. J’ai vu ma détermination vaciller comme une chaise bancale. J’étais à deux doigts de dire oui, d’assumer ma faiblesse d’homme socialement influençable.
Et puis allez savoir. J’ai dû faire du yoga. Des pompes. Un footing mental. Une méditation clandestine. Une conversation sévère avec mon moi futur. Toujours est-il que deux heures plus tard, j’étais encore chez moi. Calme. Paisible. Me souvenant vaguement lui avoir confirmé mon non, sans me rappeler exactement avec quelle formulation héroïque.
J’avais envie de rester chez moi, voilà tout. Pas de me retrouver dans une énième soirée interchangeable, promise à l’oubli dès le lendemain. Et surtout, j’avais ce projet immense, ce rêve démesuré : terminer le roman que j’avais commencé quelques jours plus tôt. Il m’a tenu en haleine jusqu’à deux heures du matin, le bougre, sans même me demander mon avis.
En allant me coucher, j’ai su que j’avais fait le bon choix. Ce livre était si merveilleux qu’aucune paire de seins, ni même d’excellentes bières, n’aurait pu faire mieux. Bon. Peut-être que j’exagère. Pour faire mieux, il aurait fallu une soirée où la bière coule sur la poitrine. Mais je n’ai encore jamais vu ça en conditions réelles. Je reste ouvert.
Je milite donc officiellement pour qu’on nous laisse tranquilles quand on a un bon bouquin à lire. Que ce soit une excuse socialement recevable. Que les gens disent : « Ah oui, je comprends. Bonne lecture surtout », sans stratagème, sans tentative de corruption, sans arguments déloyaux. Ce n’est pas très Coubertin, tout ça, d’agiter des filles sublimes et des bières artisanales.
Et puis merde, on a le droit de faire ce qu’on veut de son samedi. Pas besoin de sortir tout le temps pour prouver qu’on existe. D’ailleurs, mon pote m’a avoué plus tard que les filles n’étaient pas belles, et que la bière n’était pas ouf.
Comme quoi, parfois, rester chez soi, c’est aussi éviter une défaite.