Je n’ai pas d’ambition, j’ai des phrases
Ma mère polonaise m’a dit récemment :
« Fiston, t’as de l’inspiration pour le moment. »
Alors évidemment, vous voyez déjà la scène. Vous êtes faibles, comme moi. Une cuisine un peu défraîchie, un carrelage qui a connu le communisme, ma mère avec une vodka à la main, moi avec une vodka aussi, transmission du sang oblige, mon père pur belge à côté, serrant une bière comme s’il défendait une frontière. Trois alcools, trois nations, l’Europe qui tente de dialoguer avant de se disputer.
Eh bien non. Mensonge collectif.
Ma mère ne m’a jamais appelé fiston.
Elle boit très peu.
Mon père aussi, d’ailleurs après deux bières il est déjà ivre mort, ce qui pose une question grave : de qui je tiens. On se le demande. Enfin non, on sait. Mais apparemment le courage saute une génération. C’est héréditaire et un peu lâche, comme les secrets de famille.
J’ai quand même répondu à ma mère polonaise (je précise, mais je n’en ai qu’une, je préfère éviter les rumeurs) que oui, j’avais de l’inspiration en ce moment. En vérité, j’écris tous les jours à peu près depuis des années, comme d’autres se brossent les dents ou se rongent les ongles. Mais c’est vrai que je suis plus visible sur Kessel ces temps-ci. C’est là qu’elle me lit. Et franchement, c’est très bien ainsi.
Parce que si elle me lisait sur Instagram depuis toutes ces années, je pense qu’elle aurait tenté une hospitalisation administrative, avec certificat médical et bisous d’adieu. Par amour, évidemment.
Elle me lit donc sur Kessel, en plus de mes deux livres déjà sortis, et d’un roman qui devrait être, peut-être, si les astres s’alignent et que personne ne trébuche, accepté par une maison d’édition. J’essaie de ne pas y croire. J’ai une superstition littéraire : dès que j’espère, tout se casse la gueule. Alors je fais semblant de m’en foutre. Ça marche assez bien.
Moi, j’écris parce que j’aime bien faire ça. Voilà.
Je ne sais pas si je le fais bien.
Et au fond, tant pis si c’est nul.
J’écris parce qu’il faut bien hurler quelque part. Pas forcément très fort, mais régulièrement. On ne peut pas tout garder dans la poitrine, sinon ça fait des nœuds, des bosses, des maladies imaginaires. J’écris parfois avec l’espoir absurde et tenace d’être reconnu comme écrivain, et la plupart du temps, je m’en fous complètement. Je crois même que je préfère les bars, la vie, les discussions inutiles mais vitales, aux milieux littéraires où tout le monde fait semblant de ne rien vouloir tout en voulant absolument tout.
Il n’y a pas longtemps, j’ai parlé avec un ami, vingt ans de plus que moi, un bon bougre. Ça fait un an qu’il écrit vraiment. Sérieusement. Il m’a parlé de ses dents longues, de son envie de reconnaissance, de la considération qu’il espère pour son travail. Et je me suis demandé lequel de nous deux était le plus ambitieux, et surtout lequel de nous deux savait ce qu’il faisait.
Moi, je savais une chose : je n’ai pas d’ambition. Ou alors elle est très mal rangée. Elle sort parfois, mais elle n’a pas de chaussures.
Je trouve ça profondément honnête, en réalité, de vouloir de la considération pour ce qu’on écrit. C’est humain. C’est même courageux. Mais encore une fois, la plupart du temps, je m’en fous. Je suis incohérent, et j’essaie d’être fidèle à ça. C’est déjà beaucoup de travail.
En plus de ça, je suis bien avancé dans l’écriture de mon nouveau manuscrit. Il n’est pas joyeux. Surprise générale. Je sais. Mais je me dis qu’après, j’écrirai quelque chose de plus léger. Sinon je vais finir par culpabiliser de faire pleurer dans les chaumières, et je n’ai pas signé pour être une catastrophe climatique émotionnelle.
Si j’ai un seul conseil à donner, le voici, et il est gratuit :
écrivez pour vous, les gens.
Dents longues ou pas, talent ou pas, reconnaissance ou pas, les gens se foutent de toute manière de votre prose.
Alors autant qu’au moins, elle vous tienne compagnie.