J’y crois pas, mais j’écoute quand même. (Polyamour, moi j’ai déjà du mal avec un)
Il y a quelques jours, j’ai lâché un texte sur Instagram. Un dimanche soir qui traînait sa carcasse, un spleen qui collait aux doigts, un truc un peu gris, un peu sale. Et puis, entre deux phrases, presque en douce, j’ai balancé un avis sur le polyamour. Pas un pamphlet, pas une grenade. Juste une phrase. Une petite griffure.
Mais voilà. Les phrases, ça travaille après coup. Ça rumine dans le crâne, ça gratte les parois, ça revient te regarder dans la nuit avec ses yeux de chien battu. Alors j’y ai repensé. Pourquoi moi, j’y crois pas. Pourquoi ça me glisse dessus sans jamais m’attraper vraiment.
Parce que oui, j’y crois pas. Mais j’crache pas dessus non plus. Je dis pas que c’est bidon, ni que ça n’existe pas. J’ai pas cette arrogance-là. J’ai juste ce doute planté dans la poitrine, un doute tenace, une espèce de méfiance viscérale. Aimer plusieurs personnes d’un amour fort, total, incandescent… sur le papier, c’est beau. C’est même sublime. Une sorte de feu d’artifice émotionnel, une orgie de sentiments. Mais dans la vraie vie, dans la sueur, dans les loyers, dans les nuits trop courtes, ça me paraît irréalisable. Presque suspect.
Moi, là d’où je viens, les gens galèrent déjà à aimer une seule personne sans tout foutre en l’air. Les factures qui s’empilent, les boulots qui t’essorent, la fatigue qui te ronge le cœur. Trouver quelqu’un à aimer là-dedans, c’est déjà une anomalie statistique. Une comète. Alors en aimer plusieurs… ça sonne comme un luxe. Un luxe de temps, un luxe de disponibilité intérieure. Un truc de gens qui ont encore de l’espace en eux.
Et pourtant, je sais bien que c’est plus compliqué que mon petit raisonnement de trottoir. Que le polyamour existe, qu’il se vit, qu’il se pense. Souvent chez des gens plus armés, plus éduqués, plus libres peut-être. Ou juste autrement cabossés. Mais même en admettant tout ça, même en lui reconnaissant sa beauté théorique, moi, ça ne m’habite pas.
Moi, j’ai l’amour cathédrale.
Un truc massif. Un truc qui prend toute la place. Quand j’aime, ça résonne dans toute la nef, ça monte jusqu’aux vitraux, ça fout des échos partout. Je peux pas compartimenter. Je peux pas découper ça en petites chambres bien rangées, attribuer une aile à chacun. J’ai pas cette architecture-là. Chez moi, c’est un grand bâtiment un peu branlant, avec une seule lumière allumée au centre.
Alors oui, bien sûr, on aime plusieurs personnes. Les amis, la famille, les souvenirs même. Mais l’amour amoureux… celui qui te désaxe, qui te rend idiot, qui te fait croire à des trucs invérifiables… celui-là, pour moi, il ne se multiplie pas. Il s’impose. Il écrase. Il choisit.
Sinon, j’ai l’impression de tricher. D’être un mauvais illusionniste qui fait croire qu’il a plusieurs tours alors qu’il recycle le même lapin fatigué.
Je comprends davantage le couple libre. Ça me paraît plus honnête, plus frontal. Le cœur reste quelque part, ancré, et le corps, lui, divague. Et franchement, qui peut dire qu’il n’a jamais regardé ailleurs, même en aimant fort ? Qui n’a jamais senti cette pulsion rapide, animale, qui traverse le corps et disparaît presque aussitôt ?
Le désir, lui, n’a pas de morale. Il surgit, il brûle, il s’éteint. Il ne promet rien. Il ne construit pas. Il consomme.
Et ça, je peux le concevoir. Parce que ça n’engage pas la même chose. Parce que ça ne vient pas gratter les fondations.
Mais le cœur… le cœur, c’est une autre histoire. C’est un animal lent. Quand il s’emballe, il laisse des traces. Il creuse. Il insiste. Impossible de faire semblant. Impossible d’oublier vite. Impossible de passer à autre chose sans laisser un bout de soi coincé quelque part.
Alors non, moi, je pourrais pas. Aller voir ailleurs pendant que j’habite quelqu’un. Ça me donnerait l’impression de salir un endroit qui m’a accueilli. Parce que si j’y suis bien, si j’y respire mieux, si cette personne a réussi à faire sauter deux ou trois verrous rouillés en moi, alors ça a une valeur. Ça a coûté quelque chose. C’est pas interchangeable.
Le polyamour, je le respecte. Vraiment. Si ça rend des gens heureux, tant mieux. Qu’ils s’aiment à plusieurs, qu’ils inventent leurs propres cartes, leurs propres règles. Le monde a besoin de gens qui tentent des trucs, même bancals.
Moi, je reste avec mon vieux cœur monomaniaque, un peu archaïque, un peu con peut-être. Un cœur qui préfère brûler une fois très fort plutôt que se disperser en braises tièdes.
Et au fond, mon incrédulité… c’est juste un détail. Une petite faille dans ma façon d’aimer. Rien de plus. Rien de grave. Juste moi, avec mes limites, et cette foutue cathédrale qui refuse de devenir un immeuble de rapport.